Appel liberal

Non au chèque en blanc pour des avions de combat !

ARGUMENTS

En 2014, la population rejetait l’achat de nouveaux avions de combat de type Gripen, qui auraient coûté 3,1 milliards de francs. Aujourd’hui le Conseil fédéral se propose d’acquérir de nouveaux avions de combat pour six milliards de francs: c’est le projet d’armement le plus cher de l’histoire de la Suisse. Les votants devront trancher sur ce projet sans connaître le nombre, les qualités, le type et le coût exact des avions sur le long terme (entre 18 et 30 milliards de francs au total). On ne sait pas non plus à quels critères exacts l’avion devra répondre, ni sur quels scénarios de menace le DDPS s’appuie concrètement1Les menaces évoquées dans le rapport sont vagues (invasion militaire par un adversaire non spécifié), ne concernent pas la Suisse (montée en puissance de la Chine) ou n’ont aucun lien avec les avions de combat (campagnes de désinformation, cyberattaques).. Pourtant une telle analyse devrait être effectuée avant n’importe quel marché public.

Le présent texte expose les scénarios de menace pertinents en matière de politique de sécurité, et examine les besoins qui en résultent pour les Forces aériennes. L’analyse confirme que la Suisse n’obtient aucun gain de sécurité en investissant des milliards dans des avions de combat multifonctionnels lourds. Une alternative plus efficace consisterait en avions de combat légers, et en un renforcement de la défense sol-air.

Scénarios de menace

Hier zeigen wir die relevanten sicherheitspolitischen Bedrohungsszenarien auf und analysieren, welche Anforderungen sich daraus an die Luftwaffe ergeben. Die Analyse bekräftigt, dass die Schweiz keinen Sicherheitsgewinn erzielt, indem sie Milliarden in schwere Multifunktionsjets investiert, sondern dass leichte Kampfjets und eine verstärkte Boden-Luft-Verteidigung eine effizientere Alternative wären.

En Suisse, les situations de non-respect des règles du trafic aérien ou de panne radio dans un avion se produisent environ une fois par mois. Dans ces situations, une intervention rapide de la police aérienne est essentielle. Une tâche similaire est le contrôle des avions non identifiés, ainsi que l’escorte des avions d’État étrangers. Des missions que les Forces aériennes effectuent plusieurs fois par semaine.

Exigences de performance: pour assurer les tâches de la police aérienne, il faut des avions agiles, avec une vitesse nettement supérieure à celle des avions de ligne, et une bonne vitesse ascensionnelle.

Nombre d’avions: en comparaison internationale, les Forces aériennes suisses sont très bien équipées pour remplir leurs fonctions de police aérienne, avec leur trentaine d’avions de combat F/A-18, même après l’abandon des 54 Tiger F-5. Quatre avions seulement assurent la sécurité du trafic aérien sur l’ensemble du territoire allemand2En cas d’absence de contact radio avec un avion pendant une période prolongée, ou en cas de déviation de l’avion de sa trajectoire de vol prévue, deux avions de chasse de type Eurofighter décollent pour clarifier la situation. […] L’un des escadrons «Quick Reaction Alert» est stationné au cœur de la Bavière, auprès de l’escadre 74 des Forces aériennes tactiques, à Neuburg. […] Un second est stationné à Wittmund. Ensemble, ils sécurisent l’espace aérien de l’Allemagne. Sur les sites de Wittmund et de Neuburg se trouvent des escadrons d’alerte composés de deux Eurofighter intercepteurs chacun […]. (Site Internet de l’Armée fédérale allemande). En partant de l’idée que la Suisse a elle aussi besoin de deux escadrons d’alerte, composés de deux avions chacun, et en y ajoutant des avions supplémentaires pour les tâches de formation et de maintenance, il ne faudrait qu’une douzaine d’avions, pour avoir une police aérienne opérationnelle. L’Autriche dispose actuellement d’un total de 15 avions de combat en service, un chiffre basé sur des considérations similaires. Autre comparaison, la surveillance de l’espace aérien islandais est assurée par un contingent de quatre à six avions de chasse de l’OTAN.

Situation actuelle: selon le DDPS, la Suisse utilisera les F/A-18 au moins jusqu’en 2030. Ces avions sont parfaitement équipés pour remplir les missions de la police aérienne, puisqu’ils ont été modernisés en 2008, moyennant un coût de 404 millions de francs. Par ailleurs le Conseil fédéral et le Parlement ont décidé de les moderniser à nouveau d’ici 2020, pour un coût de 450 millions de francs. Une partie de la flotte pourra ainsi rester en service jusqu’en 2034 au moins. Il est donc imprudent et inutile, du point de vue de la politique de sécurité, de se procurer un grand nombre de nouveaux avions de combat à l’heure actuelle.

Conclusion: la Suisse est actuellement bien équipée pour assurer la police de l’air. Dans quelques années, il sera nécessaire d’initier le processus de remplacement des avions F/A-18 actuels. Le type d’avion qui pourrait être envisagé à cet effet est examiné ci-dessous.

La Suisse accueille de nombreuses conférences telles que le Forum économique mondial (WEF), et abrite des organisations internationales ayant besoin de protection, notamment en région lémanique.

Pour les événements particulièrement menacés, il est logique de coopérer plus étroitement avec les pays voisins, étant donné le caractère international de ces conférences. La neutralité de la Suisse n’est pas entachée par une telle coopération. Les avantages de ce système sont évidents, compte tenu de la situation géographique de Genève et de Davos.

Relevons le danger croissant que représentent les drones armés. Il s’avère que les systèmes de défense basés au sol sont bien mieux adaptés pour combattre cette menace que les avions de combat. Souvent, les systèmes radar des avions de combat ne détectent même pas ce genre de cibles.

Conclusion: la meilleure façon de protéger les conférences est de coopérer avec d’autres États. Comme contribution de la Suisse, une petite flotte d’avions de combat légers est suffisante. La Suisse doit toutefois renforcer sa capacité de défense contre les drones. Mais les avions de combat ne sont pas utiles à cet égard.

Un type particulier d’opération de police aérienne concerne les avions détournés utilisés à des fins terroristes (cas dit «Renegade»). Jusqu’à présent, il n’y a eu qu’un seul événement majeur au cours duquel des terroristes ont perpétré un attentat avec des avions: le 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Ce crime sans précédent a montré que même la force aérienne la plus puissante au monde est démunie, si les terroristes réussissent à prendre le contrôle d’un avion de ligne: quelques minutes seulement se sont écoulées entre le moment où le contrôle du trafic aérien a détecté les détournements, et l’attaque elle-même. Les Forces aériennes n’ont pas la moindre possibilité d’empêcher une telle attaque, même si ses avions sont déjà en vol.

La carte ci-dessus montre la trajectoire de vol d’un avion A320 de la compagnie Swiss survolant la centrale nucléaire de Mühleberg à une altitude de 5000 m (LX87KJ, en vert). Si l’avion était détourné, il lui faudrait moins d’une minute pour s’écarter de sa trajectoire et percuter la centrale nucléaire.

La situation est encore plus compliquée dans les environs des villes. Plusieurs routes d’approche et de départ d’un aéroport survolent des villes comme Berne, Zurich ou Genève. Si un avion de ligne devait être abattu au-dessus d’une ville, la population urbaine serait elle aussi mise en danger.

Conclusion: afin de prévenir les attaques utilisant des avions commerciaux, il faut prendre des mesures appropriées au sol pour empêcher les détournements, et sécuriser l’accès au cockpit en vol. Dès qu’un avion tombe entre les mains de terroristes, la meilleure force aérienne du monde ne pourra plus intervenir.

Pour de brèves périodes, au début de la guerre en Irak de 2003 et pendant la guerre au Kosovo, la Suisse a fermé son espace aérien aux vols militaires des parties belligérantes. Afin de faire respecter cette interdiction de survol, elle a notamment déployé ses Forces aériennes.

Droit international: selon les conventions de La Haye, les États neutres ne peuvent pas autoriser les États belligérants à faire passer des troupes ou du matériel de guerre par leur territoire. Mais cela ne signifie pas que les pays neutres doivent utiliser tous les moyens militaires, et empêcher la violation de ce principe par la force des armes, ce qui ne serait guère proportionné ni politiquement opportun.

Dans ce scénario, les forces aériennes étrangères survolent la Suisse pour gagner un peu de temps et de carburant. L’État en question n’a toutefois aucune raison d’entrer en conflit avec la Suisse, que ce soit sur le plan militaire ou diplomatique. Par conséquent, le survol de la Suisse ne serait intéressant que s’il n’est pas détecté. La tâche des Forces aériennes dans un tel cas est donc d’identifier visuellement l’avion, pour que la Suisse puisse ensuite déposer des protestations diplomatiques contre la violation de son espace aérien.

Exigences techniques: dans l’éventualité d’un survol de la Suisse, les aéronefs en question seraient des avions de transport volant à une vitesse de 800 à 900 km/h. Même si c’étaient des avions de chasse étrangers, ceux-ci éviteraient certainement de survoler la Suisse à une vitesse supersonique, car le bang sonique effrayerait une bonne partie de la population suisse. Au contraire, la flotte étrangère ferait tout pour passer inaperçue. Dans ce scénario, il n’est ni nécessaire ni possible d’avoir en permanence plusieurs avions de combat en vol pendant des mois.

Conclusion: les exigences techniques dans ce cas de figure sont plus ou moins identiques à celles de la police aérienne. Une petite flotte d’avions de combat légers répond parfaitement aux besoins de la Suisse.

Le DDPS lui-même considère qu’une véritable guerre aérienne n’est pas un scénario réaliste en Suisse3L’actuel rapport sur la politique de sécurité 2016 constate: «Globalement, on peut affirmer qu’il est peu probable que la Suisse soit directement menacée par une attaque armée, que ce soit au sens traditionnel du terme ou sous une forme non conventionnelle, au cours des années à venir. On ne peut identifier aucun État ni aucun groupe qui dispose des capacités pour attaquer la Suisse par des moyens militaires et qui manifeste également l’intention de le faire.» (Rapport sur la politique de sécurité 2016, p. 36). De plus, si un ennemi devait attaquer la Suisse, qui est entourée de membres de l’OTAN, ce serait soit l’OTAN elle-même, soit une force militaire extérieure qui aurait préalablement vaincu l’OTAN. Dans les deux cas, la Suisse serait dans l’impossibilité totale de prendre le dessus militairement, indépendamment du nombre de ses avions de combat.

Aérodromes détruits: comme le constate à juste titre le rapport actuel sur la défense de l’espace aérien (p. 109), dans l’éventualité peu probable d’une attaque contre la Suisse, une première frappe ennemie consisterait vraisemblablement en attaques aériennes massives et en missiles de croisière visant et détruisant en particulier les aérodromes et les installations radar. Nos avions de combat ne seraient donc plus opérationnels, et resteraient bloqués dans des cavernes, s’ils ne sont pas immédiatement détruits par ces premières frappes. L’expérience des guerres de ces dernières décennies le prouve: lors des attaques de l’OTAN contre la Yougoslavie ou de l’attaque américaine contre l’Irak, les forces aériennes des pays attaqués sont restées totalement inopérantes, et ont été détruites en très peu de temps, que ce soit dans les airs ou au sol.

En revanche, l’acquisition de différentes variantes4Vue d’ensemble des données techniques, des coûts et des possibilités d’utilisation des systèmes pris en compte pour évaluation par le Conseil fédéral. de batteries de missiles sol-air mobiles (à moyenne et longue portée) et de missiles portables (MANPADS) offre de grands avantages. Pour le même investissement financier, il est possible de se procurer un nombre beaucoup plus important de missiles, qui sont mobiles et peuvent donc être utilisés de manière décentralisée, étant ainsi beaucoup moins vulnérables dans leur ensemble.

Conclusion: il n’existe aucun scénario concret dans lequel la Suisse devrait effectivement déployer des avions de combat pour sa défense aérienne. En matière de sécurisation de l’espace aérien, la Suisse doit mettre l’accent sur la résilience et la décentralisation. Les avions de combat sont à l’opposé d’une telle stratégie.

Un mauvais achat hors de prix

Des moyens qui manquent pour autre chose

L’achat précipité de nouveaux avions de combat coûtera beaucoup plus cher aux contribuables que le projet Gripen rejeté en 2014. Le coût total du Gripen aurait été d’environ dix milliards de francs sur la durée de vie prévue des avions. Pour le projet annoncé maintenant, le coût total sur toute la durée de vie sera, selon les estimations, de 18 à 30 milliards de francs5Sonntagszeitung, 10.05.2020: «Kampfjet-Budget droht zu explodieren» («Le budget pour les avions de combat menace d’exploser»).

Il est évident que l’acquisition d’avions de combat coûteux mobilisera des ressources budgétaires à court et à long terme, qui pourraient sinon être utilisées par exemple pour l’éducation, la réduction de la dette, les innovations dans le domaine des énergies alternatives, voire la prévention de futures pandémies.

En dehors de l’achat d’avions de combat, l’Armée suisse prévoit de dépenser des milliards de francs pour des systèmes terrestres, comme le remplacement des chars de combat et de l’artillerie, sur la période 2023 à 2032. Ce qui ne manquera pas d’attiser la bataille autour de la distribution des investissements et des ressources au sein de l’Armée. Si l’achat de nouveaux avions de combat accapare d’aussi grandes sommes, le financement des investissements nécessaires à la modernisation des autres armes est compromis, par exemple dans le domaine de la cyberdéfense.

Affaires compensatoires coûteuses et inefficaces

Bien que le conseiller fédéral Parmelin ait promis, il n’y a pas si longtemps, de renoncer aux affaires compensatoires, celles-ci sont un élément central de l’arrêté de planification. Or ces affaires renchérissent massivement l’achat de nouveaux avions. Le seul acteur qui pourrait théoriquement en profiter serait le constructeur d’avions Pilatus, à Stans. Mais Oskar Schwenk lui-même, patron de longue date de Pilatus, estime ces affaires inutiles et déclare qu’il n’est pas intéressé. Selon lui, les affaires compensatoires ont pour conséquence une hausse des prix de 15 à 20% pour un achat. Dans le cas des avions de combat, cela représenterait un coût supplémentaire estimé à un milliard de francs.

Un chèque en blanc antidémocratique

Avec le projet actuel, la population ne pourrait pas se prononcer sur la distribution des moyens financiers dont elle est souveraine. Elle n’aurait son mot à dire ni sur le type et le nombre d’avions de combat, ni sur le prix à payer. Cette décision reviendrait au DDPS et à armasuisse. Un procédé problématique, comme en témoignent l’achat du Système militaire d’information et de conduite des Forces terrestres (SIC FT), la révision des véhicules Duro ou le scandale des Mirages. Ce que veut l’Armée est clair: dans la revue militaire «Allgemeine Schweizer Militärzeitschrift», le divisionnaire Bölsterli déclare d’ores-et-déjà que seul le F-35 fera l’affaire pour les Forces aériennes suisses.

Avec de telles sommes d’argent en jeu, il n’est pas indiqué de donner carte blanche aux autorités chargées de l’achat. Un montant pouvant atteindre 30 milliards serait soustrait au contrôle démocratique, étant donné que le chèque serait émis avant l’évaluation des avions proprement dite.

Alternatives

Les F/A-18 actuels seront disponibles au moins jusqu’en 2030, voire plus longtemps s’ils sont bien entretenus. Même si l’on part du principe que les marchés publics sont des processus particulièrement longs en Suisse, il reste suffisamment de temps pour mener un débat sérieux sur les besoins de la Suisse en matière de sécurité aérienne, et sur la meilleure façon de couvrir ces besoins.

Profiter des évolutions technologiques à venir

Toute technologie d’armement finit tôt ou tard par devenir obsolète. Nous n’avons plus de hallebardes, de remparts ou de pigeons voyageurs. En quelques années, l’introduction des chars faisait de la cavalerie un anachronisme, et les porte-avions évinçaient les grands cuirassés. Face à un tel changement, c’est du gaspillage que d’investir des moyens dans des technologies dépassées.

La technologie des drones connaît actuellement une évolution très rapide. Les avions de combat pilotés ne feront bientôt plus partie des équipements des forces aériennes. Ainsi la Marine américaine ne prévoit plus d’achat d’avions de combat pilotés, après le F-35. Des visionnaires de la technologie comme Elon Musk estiment que l’ère des avions de combat pilotés touche à sa fin. Au lieu de racheter des avions de combat pilotés, la Suisse devrait attendre pour profiter des évolutions technologiques à venir, et voir ce que le marché aura à offrir comme solutions de défense aérienne dans quelques années.

Avions de combat légers

Pour des raisons obscures, le DDPS n’a jamais examiné sérieusement la possibilité d’acheter des avions de combat légers. Ces avions agiles conviendraient tout aussi bien à la police aérienne que les modèles multifonctionnels très coûteux. À l’achat et à l’entretien, les avions de combat légers sont aussi beaucoup moins chers.